
#049 février 2010
Rage against the cultural policy
Illustration de Antonin Doussot
Texte de Mystic Punk Pinguin
Commençons cette année par une saine colère en parlant des politiques publiques concernant les musiques actuelles à Marseille.
Avant même de se pencher sur le financement du secteur, on peut regretter que la part allouée à la culture soit si faible, par exemple comparée à Lyon. Pour une ville qui se voit Capitale culturelle, c’est ridicule. Et au sein même de l’« enveloppe culture », les musiques actuelles sont négligées au profit de l’opéra, du théâtre, de la danse, des arts plastiques… Non pas qu’une forme de culture soit supérieure à une autre, mais le soutien public aux musiques actuelles à Marseille n’est pas représentatif de leurs échos au sein de la population. On peut raisonnablement penser que « ce truc pour jeunes qui font du bruit » n’est pas la priorité pour séduire un électorat conservateur. Quand on se penche sur les financements publics des musiques actuelles dans cette ville et dans la région, on ne peut qu’être impressionné par la concentration de sommes importantes entre un nombre restreint d’acteurs. Ces sommes sont révélatrices d’une inflation des cachets des artistes face à la demande et à la multiplication des festivals et des « gros » concerts. Le souci principal, c’est ça : préférer faire de gros chèques à une structure pour qu’elle livre un évènement « clef en main » qui buzze, plutôt que du travail de fond. Car les politiques ont bien compris que le retour sur investissement en termes d’image et de notoriété est bien plus important dans ce cas. Je te fais un chèque, tu gères le truc, je me fais mousser : l’action culturelle en Paca se réduit souvent à ouvrir le porte-monnaie et attendre les retombées médiatiques. Dans le même ordre d’idée, il est dommage que notre principale salle municipale ait si peu de programmation propre, accueillant essentiellement des locations et des coproductions, alors qu’elle pourrait montrer l’exemple d’une programmation pertinente à des tarifs abordables, comme le Théâtre Lino Ventura à Nice.
Clientélisme endémique
Que l’on ne s’y trompe pas, la critique ne porte pas sur l’organisation de « gros » événements grand public contre une scène indépendante forcément petite et pure. Simplement les gros événements coûtent cher et le budget musiques actuelles n’est pas à la hauteur. Si Marseille ne s’en donne pas les moyens, alors oui je préfère le travail de fond et le soutien à tous les lieux de diffusion. Mais surtout que les collectivités fassent des choix de politique culturelle fermes, lisibles et assumés. Il faut dire que cela obligerait une équipe à s’inscrire dans un projet, à réfléchir à une politique culturelle, à travailler avec les autres collectivités, etc. La plus grande partie des subventions étant réservées à des actions clinquantes, et au clientélisme endémique (on finance plus volontiers des festivals portés par des élus ou des salles qui se rapprochent du bord politique du financeur), ne restent alors que des miettes pour mener des politiques assurant à peine la survie d’activistes locaux. Et cela ne va pas s’arranger avec la suppression de la taxe professionnelle qui finance ces politiques publiques. Les sacrifices risquent de se concentrer sur les marges plutôt que sur les gros budgets. Vu les sommes dégagées, on ne peut que pleurer alors que des salles qui s’activent depuis des années touchent moins de 10.000 euros, soit même pas un Smic à mi-temps à l’année, voire pour certaines, rien du tout. Pourtant, ces lieux programment plusieurs concerts chaque semaine, soutenant la scène locale, permettant de s’abreuver de musique toute l’année et non pas pendant des périodes et sur un périmètre bien délimités.
Marseille ne sera jamais Barcelone ou Berlin
Car l’autre problème, c’est le flicage et la répression qui s’abattent sur les lieux de vie nocturne. La mairie préfère prêter l’oreille aux CIQ (Comités d’intérêt de quartier) qui militent pour une ville endormie, quitte à multiplier les contrôles dans les salles de concerts (cf. l’acharnement de ces dernières années sur la Plaine) alors que les contrôles de l’Urssaf et de l’Inspection du travail sont malheureusement rares dans les entreprises et la restauration touristiques. On sait bien que Marseille ne sera jamais Barcelone ou Berlin, mais celle qui sera Capitale culturelle en 2013 devrait quand même réaliser que la vie culturelle ne peut être calme, silencieuse, discrète. Clamer son ambition culturelle et s’acharner sur les petites salles, exiler Marsatac en dehors de la ville, ne pas soutenir les lieux de diffusion, c’est une hypocrisie totale. L’objectif ce n’est pas la culture mais la tranquillité. C’est d’autant plus ridicule que les pouvoirs publics qui rêvent de virer les pauvres du centre-ville pour les remplacer par des bobos est totalement incompétente pour attirer cette population avide de culture, d’espaces verts et de rue piétonnes. Cette incohérence est flagrante dans le cas Marsatac. Ce festival n’est pas un haut lieu de la contre-culture, il attire un public propre sur lui, les retombées journalistiques sont plus qu’élogieuses pour la ville. Ben non, on préfère le flinguer pour satisfaire l’électorat conservateur et les CIQ, remparts idéologiques de la mairie.
Capitale européenne du sommeil
Marseille est une ville, un port, une métropole, populaire et méditerranéenne de surcroît - « cette ville semblait proclamer au monde entier que la chose la plus merveilleuse de la vie moderne était le bordel » , comme l’écrivait Claude McKay. L’obsession de la tranquillité, du calme, du silence, de la propreté, qui détermine la politique publique, ne permet pas d’aborder les questions du vivre ensemble et de la culture populaire, méditerranéenne, mais aussi urbaine, pourtant fascinante à Marseille. A moins de concourir au titre de « Capitale culturelle du sommeil », comme le dit Marsatac. Et malheureusement, les acteurs locaux ont du mal à se fédérer pour défendre collectivement leurs intérêts, pour promouvoir une vision différente de ce qu’on nous prépare. Entre ceux qui tirent leur épingle du jeu et ceux qui ont peur de perdre les quelques miettes qui leur sont allouées s’ils ouvrent leur gueule, l’inertie est généralisée. Alors ouais, ça énerve, vu les potentiels de cette ville, vu les énergies qui s’épuisent sans aide, et parfois à l’encontre des pouvoirs publics. Tant de gâchis écœurent. Chaque année, des activistes montent de nouveau lieux, de nouveaux projets, d’autres continuent années après années à porter à bout de bras des aventures enthousiasmantes. Et l’on ne sait jamais si on les retrouvera l’année suivante, victimes de l’acharnement policier, des CIQ, de l’insuffisance d’aides publiques… Ou, simplement, l’épuisement et l’écœurement auront eu raison d’eux.
"La résignation est un suicide quotidien." Honoré de Balzac
Rageusement,
Mystic Punk Pinguin
Live In Marseille
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